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Le bail commercial constitue un contrat essentiel dans la
vie des affaires, permettant aux commerçants d'exercer leur activité dans un
cadre juridique stable. Au cœur de cette relation contractuelle, le loyer
représente un élément fondamental dont l'évolution doit s'adapter aux réalités
économiques. C'est dans cette optique que le législateur OHADA a prévu, à
l'article 117 de l'Acte uniforme relatif au droit commercial général, un mécanisme
de révision du loyer.
Cette révision soulève des enjeux majeurs tant pour le
bailleur que pour le preneur. Pour le bailleur, il s'agit d'obtenir une
rémunération actualisée de son bien, reflétant l'évolution du marché
immobilier. Pour le preneur, la stabilité du loyer conditionne souvent la
pérennité même de son activité commerciale.
La Cour Commune de Justice et d'Arbitrage (CCJA), à
travers sa jurisprudence, a progressivement précisé les contours de ce
mécanisme de révision, veillant à maintenir un équilibre entre les intérêts en
présence tout en assurant une application harmonieuse dans l'espace OHADA.
Pour comprendre pleinement ce dispositif, il convient
d'examiner d'abord le cadre juridique encadrant la révision du loyer commercial
(I), avant d'analyser le rôle déterminant du juge dans cette procédure (II),
pour enfin étudier les effets concrets de la révision (III).
I. LE
CADRE JURIDIQUE ENCADRANT LA RÉVISION DU LOYER COMMERCIAL
La révision du loyer commercial obéit à un cadre
juridique précis établi par l'article 117 de l'AUDCG. Cette disposition
fondamentale organise tant les conditions que les modalités de la révision.
A. Les fondements
textuels de la révision
L'article 117 pose un principe clair : à défaut d'accord
écrit entre les parties sur le montant du nouveau loyer, seule la juridiction
compétente peut en fixer le montant. Cette règle revêt une importance
particulière comme l'a souligné la CCJA dans son arrêt du 3 juillet 2008. En
l'espèce, la Haute Cour a affirmé le caractère d'ordre public des éléments
d'appréciation prévus par cet article, écartant ainsi toute possibilité pour le
juge d'appliquer des critères issus du droit interne qui y seraient contraires.
Cette primauté des critères de l'AUDCG se justifie par la
volonté du législateur communautaire d'harmoniser les pratiques de révision
dans l'espace OHADA. Le caractère d'ordre public de ces dispositions garantit
une application uniforme et prévisible du mécanisme de révision.
B. Les critères
légaux d'évaluation du loyer
Le texte énumère de manière limitative quatre critères
que le juge doit prendre en considération pour fixer le nouveau loyer. Ces
critères, objectifs et vérifiables, comprennent la situation des locaux, leur
superficie, leur état de vétusté et les prix des loyers commerciaux couramment
pratiqués dans le voisinage pour des locaux similaires.
La CCJA, dans son important arrêt du 27 octobre 2016, est
venue préciser la portée de ces critères. Elle a notamment jugé que le montant
du loyer fixé par les juges ne peut être contesté dès lors qu'ils ont fondé
leur décision sur ces éléments légaux d'appréciation. Cette position
jurisprudentielle renforce la sécurité juridique en confirmant le caractère à
la fois objectif et limitatif des critères d'évaluation.
Cette construction juridique témoigne de la volonté du
législateur OHADA d'encadrer strictement la révision du loyer commercial tout
en laissant aux juges les outils nécessaires pour adapter leur décision aux
spécificités de chaque situation.
II. LE
RÔLE DÉTERMINANT DU JUGE DANS LA PROCÉDURE DE RÉVISION
Le juge occupe une position centrale dans le mécanisme de
révision du loyer commercial, disposant de prérogatives importantes tout en
étant encadré par les critères légaux.
A. L'étendue des
pouvoirs du juge
Le juge bénéficie d'un véritable pouvoir discrétionnaire
dans la fixation du nouveau montant du loyer. La CCJA l'a clairement affirmé
dans son arrêt du 21 avril 2016, précisant qu'il ne peut être reproché au juge
l'absence de désignation d'expert. En effet, même lorsqu'une expertise a été
réalisée, le juge conserve son pouvoir souverain de modifier le montant suggéré
par l'expert.
Cette liberté d'appréciation ne signifie pas pour autant
arbitraire. Le juge doit motiver sa décision en se fondant explicitement sur
les critères légaux. Ainsi, dans le même arrêt, la CCJA valide la décision d'un
juge qui s'était appuyé sur des rapports d'expertise non homologués dès lors
que ceux-ci contenaient des indications précises sur les éléments
d'appréciation prévus par l'article 117.
B. L'exercice du
contrôle judiciaire
Dans l'exercice de son office, le juge doit veiller à la
régularité de la procédure de révision. Il vérifie notamment que les parties
ont tenté de s'accorder sur le nouveau montant du loyer avant de le saisir.
Cette exigence préalable, bien que non explicitement prévue par le texte,
découle de l'esprit de l'article 117 qui privilégie l'accord des parties.
La CCJA encadre cet exercice du contrôle judiciaire. Dans
plusieurs décisions, elle rappelle que le juge doit se prononcer exclusivement
au regard des critères légaux, sans pouvoir y ajouter d'autres considérations.
Cette rigueur garantit une application uniforme du mécanisme de révision dans
l'espace OHADA.
III. LES
EFFETS DE LA RÉVISION DU LOYER
La décision de révision du loyer produit des effets
juridiques précis, dont la portée a été progressivement précisée par la
jurisprudence de la CCJA.
A. L'application
de la décision de révision
La décision fixant le nouveau loyer s'impose
immédiatement aux parties. Une fois le montant déterminé par le juge, le
preneur est tenu de s'acquitter du nouveau loyer. La CCJA a d'ailleurs confirmé
cette obligation dans plusieurs décisions, soulignant que le défaut de paiement
du nouveau loyer fixé judiciairement constitue un manquement pouvant justifier
la résiliation du bail.
Le nouveau montant s'applique dès la date fixée par le
juge. À cet égard, la Haute juridiction a précisé que les juges du fond
disposent d'un pouvoir souverain pour déterminer la date d'effet de la
révision, qui peut remonter au jour de la demande en justice. Cette solution
permet d'éviter que des manœuvres dilatoires ne privent le bailleur du bénéfice
de la révision.
B. Les voies de
recours
La question des voies de recours contre la décision de
révision a fait l'objet d'importantes clarifications jurisprudentielles. La
CCJA, dans son arrêt du 7 juin 2018, a jugé que l'AUDCG n'ayant pas prévu de
délai spécifique d'appel, il convient d'appliquer les délais prévus par le
droit national. Cette solution pragmatique permet d'articuler efficacement le
droit uniforme avec les procédures nationales.
Toutefois, l'exercice des voies de recours ne suspend pas
l'obligation de payer le nouveau loyer, sauf décision contraire du juge. Cette
règle, dégagée par la jurisprudence, vise à préserver l'efficacité du mécanisme
de révision tout en protégeant les intérêts légitimes du bailleur.
La combinaison de ces règles assure ainsi l'effectivité
de la révision tout en garantissant les droits des parties, illustrant la
recherche d'équilibre qui caractérise le droit OHADA des baux commerciaux.