Categories
Commentaire
La
liquidation volontaire constitue l'une des modalités d'extinction des sociétés
anonymes, distincte de la liquidation judiciaire en ce qu'elle procède d'une
décision délibérée des actionnaires et non d'une contrainte imposée par l'état
de cessation des paiements. Dans l'espace OHADA, cette procédure s'inscrit dans
un cadre normatif précis, principalement défini par l'Acte Uniforme relatif au
Droit des Sociétés Commerciales et du Groupement d'Intérêt Économique
(AUSCGIE), et plus précisément par ses articles 200 à 222.
Démarche
organisée et maîtrisée, la liquidation volontaire permet aux actionnaires de
mettre fin à l'aventure sociale dans des conditions préservant au mieux leurs
intérêts patrimoniaux et ceux des créanciers. Elle répond à diverses
motivations stratégiques ou économiques : accomplissement de l'objet social,
opportunité de réalisation d'un profit, réorganisation d'un groupe de sociétés,
ou simple volonté de cesser une activité devenue moins rentable sans attendre
une dégradation irrémédiable de la situation financière.
Ce
processus de dénouement ordonné des liens sociaux mérite une analyse
approfondie, tant dans sa dimension théorique que dans ses implications
pratiques pour les différentes parties prenantes. Notre étude s'attachera à
décrypter les ressorts juridiques et opérationnels de cette procédure
spécifique aux sociétés anonymes dans le système OHADA.
I. Le Cadre Juridique et les Fondements de la Liquidation Volontaire
A.
Les Causes de Dissolution Préalables à la Liquidation
1.
Les Causes Statutaires et Conventionnelles
La
liquidation volontaire intervient nécessairement après la dissolution de la
société. L'article 200 de l'AUSCGIE énumère les causes pouvant conduire à cette
dissolution, dont plusieurs relèvent d'une décision volontaire des
actionnaires. Ainsi, l'arrivée du terme pour lequel la société a été constituée
entraîne sa dissolution automatique, sauf prorogation régulièrement décidée. De
même, la réalisation ou l'extinction de l'objet social constitue une cause
naturelle de dissolution.
Plus
significativement, l'article 200, 4° de l'AUSCGIE prévoit expressément la
possibilité d'une "dissolution anticipée prononcée par l'assemblée
générale extraordinaire", manifestation par excellence du caractère
volontaire de l'opération. Cette prérogative attribuée à l'assemblée générale
extraordinaire traduit le pouvoir souverain des actionnaires de mettre fin à
l'entreprise commune lorsqu'ils l'estiment opportun.
2.
L'Articulation avec d'Autres Mécanismes Sociétaires
La
liquidation volontaire peut également s'articuler avec d'autres opérations
sociétaires. Ainsi, en cas de réduction du capital social en dessous du minimum
légal, l'article 665 de l'AUSCGIE impose soit la reconstitution des capitaux
propres, soit la transformation de la société, soit sa dissolution. Cette
dernière option conduit naturellement à une liquidation volontaire si les
actionnaires ne parviennent pas à mettre en œuvre les solutions alternatives.
De
même, l'article 201 de l'AUSCGIE prévoit un régime particulier lorsque
"tous les titres sont détenus par un seul associé". Dans cette
hypothèse, la dissolution "entraîne la transmission universelle du
patrimoine de la société à cet associé, sans qu'il y ait lieu à
liquidation". Cette exception au principe de liquidation obligatoire
constitue une modalité simplifiée de liquidation volontaire, applicable
uniquement lorsque l'associé unique est une personne morale.
B.
La Distinction avec les Autres Formes de Liquidation
1.
Liquidation Volontaire et Liquidation Judiciaire
La
liquidation volontaire se distingue fondamentalement de la liquidation
judiciaire par son origine et ses modalités. Alors que la liquidation
judiciaire, régie par l'Acte Uniforme portant Organisation des Procédures
Collectives d'Apurement du Passif, est consécutive à un état de cessation des
paiements et impose un dessaisissement complet des dirigeants au profit d'un
syndic, la liquidation volontaire présuppose une société in bonis et maintient
un contrôle substantiel des actionnaires sur le processus.
Cette
différence de nature emporte des conséquences pratiques majeures : la
liquidation volontaire permet généralement une réalisation des actifs dans de
meilleures conditions, préserve la valeur de l'entreprise et offre davantage de
souplesse dans l'organisation des opérations de liquidation.
2.
Les Spécificités de la Liquidation des Sociétés Anonymes
L'AUSCGIE
prévoit certaines particularités pour la liquidation des sociétés anonymes par
rapport aux autres formes sociales. Ainsi, l'article 206 précise que dans les
sociétés anonymes, les liquidateurs sont nommés "aux conditions de quorum
et de majorité prévues pour les assemblées générales extraordinaires".
De
même, l'article 215 dispose que la cession globale de l'actif de la société ou
l'apport de l'actif à une autre société est autorisée, dans les sociétés par
actions, "aux conditions de quorum et de majorité prévues par le présent
Acte uniforme pour les assemblées générales extraordinaires". Ces
dispositions traduisent l'importance accordée au formalisme et aux droits des
actionnaires minoritaires dans les sociétés anonymes.
II. Le Processus Décisionnel et les Aspects Procéduraux
A.
La Décision de Dissolution et ses Modalités
1.
La Compétence de l'Assemblée Générale Extraordinaire
La
décision de dissoudre volontairement une société anonyme relève exclusivement
de la compétence de l'assemblée générale extraordinaire. L'article 554 de
l'AUSCGIE précise que cette assemblée "statue à la majorité des deux tiers
des voix exprimées" et que "lorsqu'il est procédé à un scrutin, il
n'est pas tenu compte des bulletins blancs".
Cette
exigence d'une majorité qualifiée témoigne de la gravité de la décision de
dissolution, qui affecte fondamentalement les droits des actionnaires et
l'existence même de la personne morale. Elle garantit également que cette
décision reflète une volonté substantielle et non simplement majoritaire au
sein de l'actionnariat.
2.
Le Contenu de la Délibération et les Formalités Subséquentes
La
délibération de l'assemblée générale extraordinaire décidant la dissolution
doit être explicite et sans équivoque. Elle doit également désigner un ou
plusieurs liquidateurs, conformément à l'article 206 de l'AUSCGIE, et fixer
leur rémunération. En pratique, il est recommandé que cette délibération
précise également les pouvoirs conférés aux liquidateurs, particulièrement
lorsqu'ils excèdent ceux prévus par la loi.
L'article
202 impose que "la dissolution soit publiée par un avis dans un journal
habilité à recevoir les annonces légales du lieu du siège social, par dépôt au
greffe du registre du commerce et du crédit mobilier des actes ou
procès-verbaux décidant ou constatant la dissolution et par la modification de
l'inscription au registre du commerce et du crédit mobilier". Ces
formalités de publicité sont essentielles pour rendre la dissolution opposable
aux tiers.
B.
La Nomination et le Statut du Liquidateur
1.
Les Modalités de Désignation du Liquidateur
Dans
le cadre d'une liquidation volontaire, le liquidateur est normalement désigné
par l'assemblée générale extraordinaire qui décide la dissolution. L'article
207 de l'AUSCGIE prévoit que "le liquidateur peut être choisi parmi les
associés ou les tiers" et qu'il "peut être une personne morale".
Cette
liberté de choix permet aux actionnaires de désigner la personne qu'ils
estiment la plus compétente ou la plus apte à défendre leurs intérêts. En
pratique, il peut s'agir d'un ancien dirigeant de la société, d'un
expert-comptable, d'un avocat spécialisé en droit des affaires ou d'une société
spécialisée dans les opérations de liquidation.
2.
Les Pouvoirs et Responsabilités du Liquidateur
Le
liquidateur dispose de pouvoirs étendus pour mener à bien sa mission. L'article
230 de l'AUSCGIE précise qu'il "représente la société qu'il engage pour
tous les actes de la liquidation" et qu'il "est investi des pouvoirs
les plus étendus pour réaliser l'actif, même à l'amiable".
Ces
prérogatives s'accompagnent d'une responsabilité significative. L'article 221
dispose en effet que "le liquidateur est responsable, à l'égard tant de la
société que des tiers, des conséquences dommageables des fautes par lui
commises dans l'exercice de ses fonctions". Cette responsabilité se
prescrit par trois ans à compter du fait dommageable ou, s'il a été dissimulé,
de sa révélation.
III. La Conduite des Opérations de Liquidation
A.
La Réalisation de l'Actif et l'Apurement du Passif
1.
L'Inventaire et la Valorisation des Actifs
Les
premières démarches du liquidateur consistent à établir un inventaire complet
des actifs de la société et à évaluer leur valeur de réalisation. Cette étape
cruciale détermine les possibilités de désintéressement des créanciers et,
ultérieurement, l'existence éventuelle d'un boni de liquidation au profit des
actionnaires.
La
valorisation des actifs doit être réalisée avec précision et réalisme, en
tenant compte des conditions du marché et des contraintes temporelles de la
liquidation. Le liquidateur peut s'appuyer sur des expertises indépendantes
pour les actifs complexes ou spécifiques, afin de maximiser leur valeur de
cession.
2.
Les Stratégies de Réalisation et leurs Implications
Le
liquidateur dispose de plusieurs options pour réaliser les actifs de la société
:
- La
vente isolée des différents éléments d'actif, qui peut être privilégiée
lorsque les actifs sont disparates ou lorsque leur valeur unitaire est
supérieure à leur valeur d'ensemble ;
- La
cession globale de l'actif, qui peut permettre une valorisation plus
importante lorsque l'entreprise conserve un potentiel économique ;
- L'apport
de l'actif à une autre société, notamment dans le cadre d'une
restructuration de groupe.
L'article
215 de l'AUSCGIE soumet la cession globale de l'actif ou l'apport à une autre
société à l'autorisation de l'assemblée générale aux conditions de quorum et de
majorité prévues pour les assemblées générales extraordinaires. Cette exigence
traduit l'importance stratégique de ce choix et la nécessité de préserver les
droits des actionnaires.
B.
Les Obligations du Liquidateur envers les Parties Prenantes
1.
L'Information et la Consultation des Actionnaires
Le
liquidateur est tenu d'informer régulièrement les actionnaires de l'avancement
des opérations de liquidation. L'article 232 de l'AUSCGIE lui impose d'établir,
"dans les trois (3) mois de la clôture de chaque exercice, les états
financiers de synthèse annuels au vu de l'inventaire qu'il a dressé des divers
éléments de l'actif et du passif existant à cette date et un rapport écrit par
lequel il rend compte des opérations de la liquidation au cours de l'exercice
écoulé".
L'article
233 ajoute que le liquidateur doit convoquer, "selon les modalités prévues
par les statuts, au moins une fois par an et dans les six (6) mois de la
clôture de l'exercice, l'assemblée des associés" pour statuer sur ces
documents. Cette obligation permet aux actionnaires de contrôler l'action du
liquidateur et d'exercer leur pouvoir décisionnel sur les orientations de la
liquidation.
2.
La Protection des Droits des Créanciers
La
protection des créanciers constitue une préoccupation majeure du législateur
OHADA dans le cadre de la liquidation volontaire. L'article 231 dispose
explicitement que "le liquidateur est habilité à payer les créanciers et à
répartir entre les associés le solde disponible".
En
pratique, le liquidateur doit veiller à identifier exhaustivement tous les
créanciers de la société et à les désintéresser intégralement avant d'envisager
toute répartition aux actionnaires. Cette obligation se double d'une
responsabilité personnelle en cas de paiement de dividendes fictifs aux
actionnaires au détriment des créanciers.
IV. Les Aspects Financiers et Fiscaux de la Liquidation Volontaire
A.
La Détermination et la Répartition du Boni de Liquidation
1.
Le Calcul du Boni et ses Implications Comptables
Le
boni de liquidation représente l'excédent éventuel de l'actif net sur le
capital social après désintéressement intégral des créanciers et remboursement
du nominal des actions. Il correspond, en substance, aux réserves et bénéfices
accumulés par la société au cours de son existence.
D'un
point de vue comptable, sa détermination implique plusieurs opérations
successives :
- L'évaluation
définitive de tous les actifs réalisés ;
- La
déduction de l'intégralité du passif réglé ;
- La
soustraction du capital social nominal ;
- L'incorporation
des résultats de la période de liquidation .
2.
Les Principes de Répartition entre Actionnaires
L'article
237 de l'AUSCGIE pose le principe fondamental selon lequel "sauf clause
contraire des statuts, le partage des capitaux propres subsistant après
remboursement du nominal des actions ou des parts sociales est effectué entre
les associés dans les mêmes proportions que leur participation au capital
social".
Cette
règle de proportionnalité assure l'égalité entre actionnaires et le respect des
droits acquis par chacun. Toutefois, les statuts peuvent prévoir des modalités
différentes de répartition, notamment pour tenir compte de l'existence
d'actions de préférence ou d'avantages particuliers accordés à certaines
catégories d'actions.
B.
Les Implications Fiscales pour la Société et les Actionnaires
1.
L'Imposition de la Société en Liquidation
La
liquidation n'entraîne pas immédiatement la disparition de la personnalité
fiscale de la société. Celle-ci subsiste pour les besoins de la liquidation et
demeure donc soumise aux obligations déclaratives et aux impositions
habituelles.
Toutefois,
la période de liquidation présente certaines particularités fiscales :
- L'exercice
fiscal en cours au moment de la dissolution est généralement clôturé à
cette date ;
- Les
plus-values réalisées lors de la cession des actifs sont soumises au
régime d'imposition des plus-values professionnelles ;
- Certains
États parties prévoient des dispositions spécifiques pour l'imposition des
résultats de liquidation ;
2.
La Fiscalité du Boni de Liquidation pour les Actionnaires
Pour
les actionnaires, le boni de liquidation constitue généralement un revenu
imposable. Sa qualification fiscale précise et son régime d'imposition varient
selon les législations des différents États parties de l'OHADA, mais il est
généralement assimilé à une distribution de dividendes.
Dans
la plupart des cas, l'impôt est prélevé à la source par le liquidateur avant
versement aux actionnaires. Les conventions fiscales internationales peuvent
toutefois affecter ce traitement fiscal lorsque les actionnaires sont résidents
d'États différents de celui du siège social de la société.
V. La Clôture de la Liquidation et ses Conséquences
A.
Les Formalités de Clôture
1.
L'Assemblée de Clôture et l'Approbation des Comptes Définitifs
L'article
217 de l'AUSCGIE prévoit que "les associés sont convoqués en fin de
liquidation pour statuer sur les comptes définitifs, sur le quitus de la
gestion du liquidateur et la décharge de son mandat et pour constater la
clôture de la liquidation".
Cette
assemblée générale finale constitue une étape déterminante de la liquidation
volontaire. Elle permet aux actionnaires d'exercer un contrôle ultime sur les
opérations effectuées par le liquidateur et de lui accorder, le cas échéant,
décharge de sa responsabilité. En cas de refus d'approbation des comptes,
l'article 218 prévoit l'intervention de la juridiction compétente.
2.
Les Mesures de Publicité et la Radiation Définitive
La
clôture de la liquidation fait l'objet de mesures de publicité précises,
destinées à informer les tiers de la disparition définitive de la société.
L'article 220 impose au liquidateur de demander "la radiation de la
société au registre du commerce et du crédit mobilier dans le délai d'un (1)
mois à compter de la publication de la clôture de la liquidation".
Cette
radiation, qui marque la fin de l'existence juridique de la société, est
précédée par le dépôt au registre du commerce et du crédit mobilier des comptes
définitifs de liquidation et de la décision de l'assemblée approuvant ces
comptes (article 219).
B.
Les Conséquences Juridiques et Patrimoniales de la Clôture
1.
L'Extinction Définitive de la Personnalité Morale
La
clôture de la liquidation entraîne l'extinction définitive de la personnalité
morale de la société anonyme. Cette disparition juridique emporte plusieurs
conséquences majeures :
- L'impossibilité
d'engager désormais toute action en justice au nom de la société ;
- L'attribution
définitive aux actionnaires des sommes ou biens éventuellement répartis ;
- La
prescription particulière des actions contre les associés non liquidateurs
prévue à l'article 222.
2.
La Gestion des Questions Post-Liquidation
Malgré
la disparition de la société, certaines questions peuvent surgir après la
clôture de la liquidation. L'AUSCGIE prévoit plusieurs mécanismes pour y faire
face :
- L'article
221 maintient la possibilité d'engager la responsabilité du liquidateur
pendant trois ans après la clôture ;
- L'article
240 organise le sort des sommes attribuées à des créanciers ou associés
qui n'ont pu être versées ;
- La
jurisprudence OHADA admet, dans certains cas exceptionnels, une
"survie" limitée de la personnalité morale pour les besoins
d'actions spécifiques.