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La
dissolution d'une société anonyme marque le début d'un processus complexe de
dénouement des liens sociaux, dont la liquidation et le partage constituent les
phases déterminantes. Loin d'être une simple formalité administrative, cette
étape finale de la vie sociale revêt une importance capitale tant pour les
actionnaires que pour les créanciers de la société. Le législateur OHADA,
conscient des enjeux patrimoniaux sous-jacents, a élaboré un régime juridique
minutieux visant à encadrer ce processus dans l'Acte Uniforme relatif au Droit
des Sociétés Commerciales et du Groupement d'Intérêt Économique (AUSCGIE).
Si
la dissolution constitue l'événement déclencheur, c'est véritablement à travers
la liquidation et le partage que s'opère la conversion de l'entreprise sociale
en droits individuels. Cette transition, qui suppose la réalisation des actifs,
l'apurement du passif et la distribution du boni éventuel, soulève d'épineuses
questions juridiques auxquelles les praticiens doivent apporter des réponses
précises et sécurisées.
Notre
analyse se propose d'explorer les mécanismes juridiques gouvernant la
liquidation et le partage des sociétés anonymes dans l'espace OHADA, en
conjuguant approche théorique et considérations pratiques indispensables à la
compréhension de ce domaine technique du droit des sociétés.
I. Le Cadre Juridique de la Liquidation des Sociétés Anonymes
A.
La Dissolution comme Préalable à la Liquidation
1.
Les Causes de Dissolution
La
liquidation d'une société anonyme intervient nécessairement après sa
dissolution. L'article 200 de l'AUSCGIE énumère plusieurs causes de
dissolution. Il peut s'agir de l'arrivée du terme statutaire, de la réalisation
ou l'extinction de l'objet social, de l'annulation du contrat de société, de la
décision des actionnaires, de la dissolution judiciaire pour justes motifs,
d'un jugement ordonnant la liquidation des biens, ou de toute autre cause
prévue par les statuts.
2.
Les Effets de la Dissolution
L'article
201 de l'AUSCGIE précise que "la dissolution de la société
pluripersonnelle entraîne de plein droit sa mise en liquidation." La
personnalité morale de la société subsiste pour les besoins de la liquidation
jusqu'à la clôture de celle-ci. Cette survie de la personnalité morale,
limitation fonctionnelle et temporelle, permet d'assurer une transition
ordonnée vers l'extinction définitive de la société.
B.
L'Organisation de la Liquidation
1.
La Nomination du Liquidateur
La
liquidation est conduite par un ou plusieurs liquidateurs. L'article 206 de
l'AUSCGIE prévoit que dans les sociétés anonymes, les liquidateurs sont nommés
aux conditions de quorum et de majorité prévues pour les assemblées générales
extraordinaires.
Le
liquidateur peut être choisi parmi les actionnaires ou les tiers et peut même
être une personne morale (art. 207). À défaut de nomination par les
actionnaires, le liquidateur est désigné judiciairement (art. 208).
2.
Les Pouvoirs et Responsabilités du Liquidateur
Le
liquidateur assume de vastes responsabilités dans la conduite des opérations de
liquidation. Il représente la société durant la liquidation (art. 230) et est
investi des pouvoirs les plus étendus pour réaliser l'actif (art. 230). Il est
habilité à payer les créanciers et à répartir le solde disponible (art. 231),
doit établir des états financiers de synthèse annuels (art. 232) et convoquer
l'assemblée des actionnaires au moins une fois par an (art. 233).
Cette
mission est encadrée par une responsabilité personnelle. Selon l'article 221,
"le liquidateur est responsable, à l'égard tant de la société que des
tiers, des conséquences dommageables des fautes par lui commises dans
l'exercice de ses fonctions."
II. Le Processus de Liquidation dans la Pratique
A.
Les Opérations de Liquidation
1.
L'Inventaire et la Réalisation de l'Actif
Le
liquidateur commence par dresser un inventaire des actifs et du passif de la
société. Il entreprend ensuite la réalisation des actifs, soit à l'amiable,
soit par voie de vente forcée selon les circonstances.
L'article
215 de l'AUSCGIE encadre strictement la cession globale de l'actif ou l'apport
à une autre société, qui nécessite, dans les sociétés anonymes, l'autorisation
de l'assemblée générale aux conditions de quorum et de majorité prévues pour
les assemblées générales extraordinaires.
2.
Le Règlement du Passif
Le
liquidateur procède au paiement des créanciers sociaux selon l'ordre légal des
priorités. Les créances garanties par des sûretés sont réglées en priorité,
suivies des créances privilégiées puis des créances chirographaires.
L'article
239 dispose que les sommes affectées aux répartitions entre les associés et les
créanciers sont déposées dans le délai de quinze jours à compter de la décision
de répartition, sur un compte ouvert dans une banque domiciliée dans l'État
partie du siège social, au nom de la société en liquidation.
B.
Les Contraintes Temporelles et la Clôture de la Liquidation
1.
Le Délai de Liquidation
L'article
216 de l'AUSCGIE impose que la clôture de la liquidation intervienne dans un
délai de trois ans à compter de la dissolution de la société. En cas de
dépassement de ce délai, le ministère public ou tout intéressé peut saisir la
juridiction compétente pour procéder à la liquidation ou à son achèvement.
Cette
contrainte temporelle vise à éviter les liquidations interminables et à assurer
une sécurité juridique tant pour les créanciers que pour les actionnaires.
2.
La Procédure de Clôture
La
clôture de la liquidation intervient après l'apurement du passif et la
répartition de l'actif net entre les actionnaires. L'article 217 dispose que
les associés sont convoqués en fin de liquidation pour statuer sur les comptes
définitifs, sur le quitus de la gestion du liquidateur et la décharge de son
mandat et pour constater la clôture de la liquidation.
Le
liquidateur dépose ensuite les comptes définitifs au registre du commerce et du
crédit mobilier (art. 219) et demande la radiation de la société dans le délai
d'un mois à compter de la publication de la clôture de la liquidation (art.
220).
III. Le Partage du Boni de Liquidation
A.
La Détermination du Boni de Liquidation
1.
La Notion de Boni de Liquidation
Le
boni de liquidation représente l'actif net subsistant après paiement de toutes
les dettes sociales et remboursement du capital social. Il constitue en quelque
sorte le "bénéfice final" de la société, distribué aux actionnaires à
l'issue des opérations de liquidation.
2.
Les Calculs Préalables au Partage
Avant
de procéder au partage du boni de liquidation, le liquidateur doit effectuer
plusieurs opérations comptables. Il doit finaliser la réalisation de tous les
actifs, s'assurer du règlement intégral du passif, rembourser le capital social
aux actionnaires et déterminer précisément le montant du boni à partager.
B.
Les Modalités de Partage entre Actionnaires
1.
Le Principe d'Égalité Proportionnelle
L'article
237 de l'AUSCGIE pose le principe selon lequel "sauf clause contraire des
statuts, le partage des capitaux propres subsistant après remboursement du
nominal des actions ou des parts sociales est effectué entre les associés dans
les mêmes proportions que leur participation au capital social."
Ce
principe d'égalité proportionnelle garantit que chaque actionnaire reçoit une
quote-part du boni correspondant à sa participation au capital.
2.
Les Aménagements Statutaires Possibles
Les
statuts peuvent prévoir des modalités particulières de répartition du boni de
liquidation, sous réserve du respect des principes fondamentaux du droit des
sociétés, notamment l'interdiction des clauses léonines (art. 54 al. 2).
Ces
aménagements peuvent concerner l'attribution de droits particuliers à certaines
catégories d'actions, la création d'actions de préférence avec des droits
spécifiques sur le boni de liquidation, ou l'établissement d'une hiérarchie
entre différentes catégories d'actionnaires.
3.
Les Aspects Pratiques et Fiscaux du Partage
Le
partage du boni de liquidation soulève des questions pratiques importantes. La
décision de répartition des fonds doit être publiée dans un journal habilité à
recevoir les annonces légales (art. 238). Les sommes non réclamées sont
déposées, à l'expiration du délai d'un an, sur un compte séquestre auprès du
Trésor Public (art. 240). Le régime fiscal du boni de liquidation varie selon
les États parties, mais il est généralement soumis à une imposition spécifique.
IV. Les Difficultés et Contentieux de la Liquidation-Partage
A.
Les Risques de Blocage dans le Processus
1.
Les Causes Fréquentes de Blocage
Plusieurs
situations peuvent entraver le bon déroulement de la liquidation. On observe
fréquemment des désaccords entre actionnaires sur la valorisation des actifs,
des contestations sur les modalités de répartition du boni, des difficultés à
recouvrer certaines créances de la société, ou la découverte tardive de passifs
non provisionnés.
2.
Les Mécanismes de Déblocage
Pour
surmonter ces difficultés, le droit OHADA prévoit plusieurs solutions. Il
existe la possibilité de nommer judiciairement un liquidateur (art. 208),
l'intervention du juge en cas de non-approbation des comptes du liquidateur
(art. 218), et la faculté pour le liquidateur de demander à la juridiction
compétente s'il y a lieu de distribuer des fonds disponibles en cours de
liquidation (art. 241).
B.
La Protection des Créanciers et des Actionnaires
1.
Les Garanties Accordées aux Créanciers
Les
créanciers bénéficient de protections importantes durant la liquidation. Le
liquidateur est tenu de payer toutes les dettes avant toute répartition aux
actionnaires. Sa responsabilité personnelle peut être engagée en cas de faute
(art. 221). Les créanciers peuvent exercer des actions contre les associés
jusqu'à cinq ans après la dissolution (art. 222).
2.
La Défense des Intérêts des Actionnaires Minoritaires
Les
actionnaires minoritaires disposent également de garanties. Ils ont le droit de
participer à l'assemblée de clôture (art. 217), peuvent demander la désignation
d'un mandataire ad hoc en cas de non-convocation (art. 217), et conservent
l'accès aux documents sociaux pendant toute la durée de la liquidation (art.
234).